
Souvenons-nous, le 19 octobre 2006, deux de nos collègues, Pierre Olivier Dénué et Benjamin Ramus perdaient la vie ainsi que leurs deux pilotes lors de l’accident de l’avion qui devait les emmener de Besançon à Amiens pour prélever un foie. Cet accident a eu l’effet d’un électrochoc dans la communauté des transplanteurs. Un immense sentiment de tristesse, de gâchis s’est emparé de nous, mais aussi de colère lorsque nous avons constaté qu’aucune assurance particulière ne couvrait ce genre de risques !
Comment a-t-on pu se retrouver dans cette situation ? L’explication est en fait assez simple. La transplantation a débuté il y a un peu plus de cinquante ans, très progressivement, organe après organe, équipe après équipe. L’activité était modérée au départ et « d’exception » : peu de centres, peu d’acteurs, de grosses difficultés techniques à résoudre. L’objectif était alors de progresser en conservant l’expertise dans un nombre restreint de centres. L’ambiance n’était pas à la diffusion, et en particulier la règle était que les organes devaient être prélevés par l’équipe de transplantation. Il n’était de toute façon pas question de procéder autrement compte-tenu de l’absence de compétences en dehors des centres de transplantation. La motivation des équipes était grande, sous tendue en particulier par le prestige et le sentiment de participer au développement d’une des techniques les plus extraordinaires de la médecine moderne. Puis progressivement, les résultats se sont améliorés, les techniques se sont démocratisées et le nombre de centres a augmenté. Mais à aucun moment de cette évolution, on ne s’est posé la question de l’organisation de cette activité, notamment en terme de prélèvement. L’on est resté sur la notion que les organes devaient impérativement être prélevés par l’équipe de transplantation, alors même que la transplantation a progressivement basculé dans le domaine de la routine, perdant forcément un peu de son côté fascinant et prestigieux. Le drame qui a touché nos deux jeunes collègues a déclenché une réflexion sur l’organisation du prélèvement en France. La Société Francophone de Transplantation, particulièrement touchée par ce drame a pris ce dossier en main par l’intermédiaire de Gérard Rifle, Président à l’époque, et moi même Secrétaire Général. L’objectif était double : obtenir une couverture assurantielle pour les équipes amenées à se déplacer en voiture ou en avion pour prélever des organes et tissus ; engager une réflexion sur les conditions d’une mutualisation éventuelle du prélèvement dont une des conséquences serait de réduire les déplacements des équipes donc de réduire les risques. Le premier objectif a été atteint après deux ans de négociations. Il existe désormais une assurance spécifique pour les équipes partant prélever quelque soit la fonction et le statut des individus participant à la mission. Notons au passage que cette assurance a été étendue aux personnels des SAMU et SMUR et aux missions médicales à l’étranger. L’aide et le soutien de l’Agence de la Biomédecine ont été déterminants pour faire avancer ce dossier. Par ailleurs, la SFT a souhaité associer à cette démarche les autres Sociétés Savantes concernées par la transplantation à savoir l’ACHBT, l’AFU et la SFCTCV. Malheureusement, au jour d’aujourd’hui, la souscription de cette assurance reste en deçà de nos attentes. Seuls 25 % des centres ayant une activité de transplantation ont souscrit une assurance spécifique malgré plusieurs relances de la part de la Fédération Hospitalière de France et des différentes sociétés savantes. J’invite donc une nouvelle fois chacun d’entre vous à se renseigner sur les couvertures assurantielles souscrites par votre établissement et à faire connaitre au bureau de la SFT les éventuelles difficultés rencontrées. Cette assurance doit être une exigence. Ne soyons pas négligents. En cas d’accident, il sera trop tard. Le deuxième objectif concerne l’organisation de l’activité de prélèvement. La SFT a réalisé une enquête en 2007 qui a montré que les chirurgiens transplanteurs envisageaient beaucoup plus facilement qu’autrefois que les organes soient prélevés par d’autres équipes. Toutefois, deux conditions sont apparues indispensables pour ce faire : d’une part une formation spécifique au prélèvement reconnue et validée par tous, d’autre part une revalorisation de l’acte de prélèvement. Or cette formation n’existait pas. Plus que ça, aucune réflexion commune n’a jamais été engagée entre les différentes Sociétés Savantes sur les techniques de PMO. Pourtant, il est difficile de trouver plus transversal que le PMO. Les résultats de cette enquête ont défini les bases du projet de création d’une Ecole Francophone de Prélèvement que le Conseil d’Administration de la SFT m’a confié. Il m’a semblé qu’un tel projet ne pouvait aboutir que si l’on y associait d’emblée l’ensemble des acteurs concernés, à savoir, outre la SFT, les différentes sociétés savantes chirurgicales concernées l’ACHBT, l’AFU et la SFCTCV mais aussi l’ Agence de la Biomédecine. C’est ainsi qu’a été constitué un comité de pilotage avec des représentants de toutes ces instances. La première partie du travail a consisté à organiser un enseignement théorique couvrant tous les aspects du prélèvement, des techniques chirurgicales aux aspects plus scientifiques des lésions d’ischémie-repefusion en passant par la réglementation. La première session a eu lieu en juin 2009 avec 25 élèves, la seconde en juin 2010 avec 53 élèves représentant tous les organes et de nombreux centres de transplantation (dont certains francophones non français). La seconde partie consiste à organiser la validation pratique de l’enseignement. C’est l’objectif de l’année 2011. L’option retenue est une validation progressive des différents PMO réalisés par les candidats au cours de leur formation sur leur lieu habituel d’exercice. Cela sous entend que l’EFPMO dispose dans tous les sites de séniors accrédités pour valider les plus jeunes. Chaque élève devra réaliser un certain nombre de prélèvement en tant qu’assistant, puis un certain nombre en tant qu’opérateur assisté par un senior chargé de sa validation, puis un certain nombre en tant qu’opérateur assisté par un plus jeune mais validé par le transplanteur qui aura réalisé l’implantation de l’organe concerné. La validation sera organisée organe par organe. Il sera possible pour un même élève d’obtenir la qualification pour plusieurs organes. L’EFPMO est donc un outil qui doit permettre d’améliorer la qualité de la formation des chirurgiens préleveurs, et d’élargir leur champ de compétence. En pratique, on pourrait imaginer avoir à terme une seule équipe à l’étage abdominal et une seule équipe à l’étage thoracique. Les avantages seraient nombreux : simplification de l’organisation, réduction des transports (donc de leurs coûts, des risques d’accident, des délais d’attente des équipes), réduction du nombre d’équipes de garde, plus grande facilité d’organisation des repos compensateurs. Cette organisation ne verra le jour que si les acteurs y ont intérêt. Pourquoi ferait-on l’effort d’une formation spécifique supplémentaire, d’un temps de travail allongé et de responsabilités supplémentaires sans contrepartie ? Les conditions de rémunération actuelles, inhomogènes sur le territoire et souvent indignes du niveau de formation et de responsabilités des chirurgiens préleveurs sont incompatibles avec une réorganisation rationnelle de l’activité de PMO. L’EFPMO doit être l’outil d’une revalorisation financière de l’acte du prélèvement. Quelle profession accepterait de fournir 2 ou 3 fois plus de travail sans contrepartie financière ? En quoi, une rémunération à l’organe prélevé et transplanté (comme cela se fait dans d’autres pays européens) serait-elle scandaleuse Ne sommes-nous pas à l’heure de la T2A ? Cette revalorisation doit entraîner une exigence : celle de la qualité. Elle doit s’accompagner de la mise en place d’un contrôle qualité, pour réduire les lésions iatrogènes. Si les conditions financières sont attractives et les candidats nombreux, des mesures d’exclusion en cas d’erreurs répétées sont possibles. Dans les conditions de rémunération actuelles, rien de cela n’est envisageable. Benoit Barrou, secrétaire Général de la SFT |